5 Mai 2019
Premier jour de permanence. Collège sans bruit, les élèves et professeurs vaquent, las agents s’affairent à redonner lustre après un trimestre de poussières pédagogiques, le stagiaire adjoint veille mais s’offre le luxe de rêver. Luxe éolien d’un lundi calme.
J’ai ouvert toutes les fenêtres des bureaux, profitant de l’absence des autres membres de l’administration. Feuilles de mon bureau prennent de la liberté, volant de partout, comme les oiseaux de Pierre Perret dont on aurait ouvert la cage. Des circulaires qui enfin circulent, des arrêtés qui se meuvent, les B.O béats et ivres, des dossiers ventrus qui s’allègent, les postits canaris jaunes collés sur le bureau qui claquent comme les fanions des mats de voiliers les jours de grands vents …
J’aime le vent … Qu’il soit esprit comme le Paraclet de la Trinité ou qu’il soit celui qui entre par les fenêtres, court en air dans les maisons précédant les cris des mères qui ne voient en lui qu’un relève poussières.
J’aime ses caresses, ses morsures, les odeurs qu’il transporte, les sables rouges qu’il ramène de lointains voyages, les noms que ses adorateurs lui ont collés.
Froid il est tantôt Bise, tantôt Alizé, tout dépend de sa direction, chaud il est Levant au sud ou Foehn au nord, violent il est Bourrasque ou Grain s’il s’accompagne de pluie, étranger et chargé de grains de sable venus d’une lointaine Afrique traversant la Méditerranée pour s’échouer sur notre continent, il est Harmattan, Khamsin ou Sirocco.
Au Sud, les hommes l’ont personnalisé, vivent avec, grand architecte façonnant les rues étroites des cités, ces villages tout en rondeur aux maisons serrées les unes aux autres comme autant de merlons d’une enceinte éolienne. Comme une main qui ramasse les miettes d’une table d’après festin, le vent se saisit des restes abandonnés par les hommes, troquant une inanité contre une liberté éolienne.
Ce que j’aime par dessus tout, ce sont ses noms, qu’un Giono, un Pagnol, un Mistral éponyme, un Daudet ont évoqués comme autant de souffles s’insinuant en courant d’air de liberté tournant leurs pages. Mistral le turbulent venu du nord, rendant le bleu au gris du ciel, languedocienne Tramontane si souvent « alpestrement » mal prononcée par les allogènes, Ponant d’ouest mal aimé des pêcheurs, Burle venu de ce Massif Central voisin découvrant ses Cévennes aux yeux de ceux qui s’aèrent.
Les enfants sont éoliens comme ils sont aquatiques. Avions de papier, cerfs-volants, voiles rudimentaires montées sur des manches de balais transformant le moindre cancre en grand navigateur, moulins arrachés par des cris demandeurs aux porte-monnaie des mères sourdes les jours de marché, poches de plastiques devenues montgolfières incontrôlées, techniques ancestrales transmises par les moindres brises d’une culture ludique encore sauvage.
Aquatiques, allumettes, bateaux de papier qui descendent les rigoles, barrages qu’une eau courante contourne et incite à consolider, pieds s’enfonçant dans le sable au fur à mesure que les vagues viennent clapoter sur la plage, les enfants résistent au monde des adultes, en jouant des éléments.
Sortis de la terre d’un ventre de femme, les plus éoliens choisissent la dernière montée des cendres dispersées au vent. Vent Paraclet, esprit saint, croire ou ne pas croire, qu’importe si le vent prend les âmes sorties des urnes comme des génies jaillis des lampes à huile de nos contes d’enfants.
J’aime le vent …
Moi
Chasseneuil 2005