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Perdir Enragé, Dirmat et Dirécole aussi

La main d’un enfant …

La main d’un enfant …

 

Ce matin en me levant, je me suis dit : « Tiens, tu es seul, une vie derrière toi, plus grand chose devant et t’as fait quoi ? ». Quand tu n’as pas trop le moral, tu vois, tu simplifie et t’as vite fait de te dire que rien ne reste des milliers de jours que t’as accumulés. Mine de rien, je vis aujourd’hui ma 18 871ème journée. Un bail quand même, un bail qui va céder, pas de porte à l’horizon.

Rapide calcul, aide de la petite machine à multiplier les chiffres, et crac, l’illumination : « ça fait 11 042 jours que je tiens la main d’un enfant ! ». Sarkozy, le matin, en se rasant pense aux nombres de jour qui le séparent du cabinet de toilettes de la Présidence, Fabius jette son dévolu sur une autre pièce du même lieu et moi je me contente de cette image : la main d’un enfant dans la mienne !

Pas de miroir dans la salle de bain, pour cause que je ne suis pas glabre et qu’en ce moment je fuis ma propre réflexion et là, un instant qui dure depuis ce matin, une que je trouve nouvelle. Des anthropologues affirment que la main a précédé la pensée et voilà que moi c’est l’inverse. Je me préhistorise comme ça, de bon matin.

Bon, surtout ne pas tomber dans le lieu commun des paroles du guitariste qui joue d’une main et prend celle d’un enfant avec l’autre. C’est vrai qu’avec l’inflation des mots, mutant l’instituteur en éducateur, professeur des écoles, dispenseur de savoirs être, faire, savants, enseignant, facilitateur et que sais-je encore, j’avais jamais effleuré cette simple image. 31 annuités liquidables que j’ai refermé pouce opposable à majeur, auriculaire, index, annulaire, avec plus de douceur que de fermeté sur cette petite main confiante, abandonnée tout d’abord avec appréhension (aux deux sens du terme) puis avec attente. Et si l’humanisme commençait d’abord par les mains ?

Vite je me plonge dans les neurones qui constituent encore ma mémoire. Balayage de la mauvaise compagne artificielle de mes nuits dont je n’arrive pas à me sevrer, café fort et je cherche les mains. La Confédération Générale du Travail, deux mains d’hommes. Celles qui s’unissant, passent le témoin d’une culture, conjuguent leurs efforts guerriers, transmettent un héritage. Pas de mains de femmes dans ma putain de mémoire, sinon celles mimant des vagins de féministes il y a bien longtemps ou en V de victoires enfin conquises.

Je cherche … Je tends mon index et le regarde. Sceptre humain qui prolonge une pensée qu’il a lui même précédé … Mince, ça se mord la queue là mon histoire.

Le bain coule, chaud pour me prendre dans sa douceur simili utérine, de la mousse à senteur de lavande made in Rhône Poulenc, des champs entiers d’agents lavants … je plonge mais je n’avance pas.

La chaleur me gagne et avec elle la descente. Ai-je su tenir celles de mes propres enfants ? Carré blanc, coup de ciseaux en forme de censure sur ce passage, me voilà Sarkobius oubliant la morale politique. Annulaire en berne, mise en pouce de ma vie, mise à l’index par les autres, majeur de mes prises de décision. Ce matin je suis prisonnier de mes mains, complètement « paumé ». Je me raccroche au robinet secourable que me tend ma Jacob Delafond émaillée.

Séchage, repassage, habillage, démarrage. Me voilà parti en 4 mots, en âge. Sueurs matinales, rues en dédales, volant et maîtrise des pédales, le collège est en vue.

Pas d’élèves à l’horizon, ce sont les vacances. Jours de permanence jusqu’à demain. Deux mains, la main d’un enfant. Bon aujourd’hui je n’en sors pas. J’ouvre la porte de mon bureau, aspirateur à pensées et souffleur d’actions, le calme de la précipitation est au rendez-vous. Enfin ! Téléphone qui me tance, courrier qui s’instance, transes de huit heures.

Je débute avec une joie à peine contenue la 11 043ème journée. Comme les jours ne ressemblent jamais, qu’ils sont uniques, je ne mets pas de « S » à journée mais un à « unique ». C’est drôle ce déterminant de cinq chiffres qui reste singulier. Singulier, lui encore est à prendre aux deux sens du terme.

Midi enfin à la pendule de mon ventre.

Moi Chasseneuil 2005

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