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Perdir Enragé, Dirmat et Dirécole aussi

Perdir perdu ces veilles de vacances 2004

Jour de départ …

 

Ce soir, dans l’académie où je me suis perdu, ce sont les départs en vacances.

 

Putain de phrase scolaire : Un complément qui dit quand (ce soir), un autre qui dit où (je vous laisse le soin de le trouver et je ramasse les écrans pour la correction), une proposition toute relative mais comme personne ne m’en fait ou bien que je les refuse, autant me les amener moi même et le sujet, inversé dans un triste état.

 

Bon, fait braire cette phrase de départ. Je reprends mes idées, ordonnent un peu mieux mes mots, rangent quelques verbes plus actifs qu’un mal « être » et surtout cherche une accroche moins « fourre tout » que les vacances.

 

Je recommence. Mais comme une mayonnaise que l’on a mal montée, je repars du fond du bol pour remonter une émulsion plus consistante.

 

Tu sais quoi, ami lecteur courageux ? Et bien quand je prends un mot j’aime bien savoir de quelle bouteille d’huile il provient. Fouillant les seuls meubles de cet appartement qui me sert de lieu de vie, des étagères à bouquins et photos, me voilà embarqué à 23 heures (indicateur de temps, tiens, il est venu tout seul celui-là, bon je le laisse) avec quatre dictionnaires dans les bras. PC pousse toi un peu, voilà …

 

Alors je reprends un fond du bol de départ, tiens « départ » justement. Dico étymologique, analogique, le Littré, Larousse. Allez va pour le premier. D, dé, dép, départ, ça y est. Bon XIIème siècle, je m’en tape. Çà dit quoi ? Tiens, signifie d’abord « partager ». Tu parles d’un partage ! Moi quand je partage, même inéquitablement, j’ai au moins un bout du tout dans les mains. C’est encore mieux quand tu gardes la moitié. Mais les départs que j’ai connus, il y en avait un sur le quai et l’autre qui s’éloignait. Le « avoir maille à partir » viendrait de cette notion de partage. J’ai maille à partir avec les voyages des autres.

 

Le dernier départ n’a que quelques heures. J’ai mené Aimé à la Gare d’Angoulême. Train TGV tout bleu comme un océan quai 2, 16 heures 10. Tout touristement habillé, valise remplie de cadeaux pour le chez lui attendu, roulettes criant sous le poids des présents, sourire aux lèvres. Voiture 16, regards sur le panneau d'ordonnancement de la rame, repère F. J’ai l’impression de goûter à de vieilles tranches de vie.

 

Je laisse Aimé. Il me croit pressé, m’embrasse sur le quai 2. Je prends fin de ce départ qui me coûte. Je me retourne au bout de quelques mètres, de cette habitude de ceux qui voit partir. Il ne regarde pas dans ma direction. Il doit vérifier, comme tous les partants, une énième fois, le N° de sa place. Il ne me voit plus, ces pieds sont déjà sur la Réunion.

 

Comme un imbécile, j’ai le cœur gros. J’ai toujours ce sentiment quand j’accompagne les départs. Et puis je sais que dans quelques mois je le mènerai à la gare pour un dernier départ, le bon pour lui. A cette heure précise, il est au dessus de l’Afrique de l’Est, un bandeau sur les yeux, cherchant le sommeil au milieu de mille pensées où se mêlent bouts de Charente et grands morceaux de son île. Demain matin j’irai chez lui. Il a oublié son linge mouillé dans la machine. J’irai le lui étendre pour ne pas qu’il moisisse.

 

Je n’ai rien partagé car j’ai comme de la peine que pour moi. Retour collège, rencontre parents, un couple anxieux qui me mange les dernières heures de ce deuxième trimestre. Je suis tout à eux. Raccompagne sur le pas de la porte. Formule de politesse, mots de réconfort pour qu’ils se disent que leur enfant à de l’avenir. Y crois-je ? Moins qu’eux peut-être. Je les regarde s’éloigner, traversant la partie verte du collège. Un nouveau départ pour leur fils suite à ces multiples recommandations faites après avoir vagabondé au bras de tristesse sur le quai 2.

 

Bref rangement, histoire de laisser un semblant d’ordre sur mon bureau. Le mien de départ maintenant. Mais un faux, sans personne sur le quai de mon établissement et pour aucune destination. Je reviendrai demain. Téléphone, répertoire, E comme Emmanuel. Sa voix, des mots de bonnes vacances. Un autre quai invisible : Emmanuel va partir pour le Gard, le département de ma naissance, celui où sont les miens. Emmanuel pressé, il me demande de le rappeler plus tard. Je sais que je ne le ferai pas, je suis en panne d’agitation de mouchoir et de partage.

 

Et merde, je vais fonder une commission de révision des dictionnaires étymologiques. Sont trop vieux mes livres avec leurs définitions et origines usées par les habitudes. D’abord le TGV n’existait pas au XIIème siècle, ni le téléphone d’ailleurs.

 

Départ : XXIème siècle. Rester, regarder, quai 2, les feux rouges s’éloigner.

 

Encore 82 999 mots à revoir. Ce n’est pas le travail qui va me manquer mais le temps.

 

Temps : XXI ème siècle. C’est ce qui reste de quelqu’un sur le quai 2 pour son dernier départ.

 

Gare : XIXème siècle. Lieu de départ mais aussi d’arrivée.

 

Arrivée : C’est si ancien que c’est sans siècle. Au commencement était l’arrivée. Premier instant de multiples départs. Lieu où l’on pose ses valises vides. Entre arrivée et départ : Voir temps.

 

Résurrection : Action de partir, accompagné ou non, pour le dernier départ.

 

Voilà, j’ai fait 1/14 000 ème de la révision. Je crois que je vais en rester là pour ce soir. Juste le temps de remettre ces premiers mots dans l’ordre alphabétique Arrivée, Départ, Gare, Résurrection, Temps, de les mettre dans une pelle à saleté et de les glisser entre les pages de mon dictionnaire, comme poussières de ma fin de journée.

 

Demain si je m’en sens le courage, je redéfinirai « antépénultième ». J’ai toujours aimé ce mot, il est juste avant le juste avant le juste avant le dernier.

 

Moi.

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